Quand un deuil invisible entre dans l’usine
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Le 13 mai 2026
Ce que les contremaîtres, les RH et les gestionnaires du milieu manufacturier ont besoin de savoir et d’oser
Il opère la même machine depuis douze ans. Il connaît chaque bruit, chaque vibration, chaque réglage par cœur. Ses collègues lui font confiance. Son contremaître s’appuie sur lui. Mais depuis quelques semaines, il arrive quelques minutes en retard. Il a failli rater une vérification de sécurité. Il ne parle plus dans le vestiaire. Quelqu’un a dit : « Il fait sa tête. » Son superviseur pense à un avertissement. Ce que personne ne sait : sa femme vient de le quitter. Du jour au lendemain. Après dix-huit ans. Il rentre dans un appartement qu’il ne reconnaît pas. Et chaque matin, il revient à l’usine parce que c’est le seul endroit où il sait encore qui il est. Dans les milieux manufacturiers, on parle beaucoup de sécurité physique. Beaucoup moins de ce qui se passe à l’intérieur des gens qui opèrent les machines. Et pourtant, les deux sont liés.
Le deuil invisible : une souffrance sans casque de protection
Danny est opérateur de presse depuis sept ans. Il y a deux mois, son père est décédé à 58 ans, d’une crise cardiaque. Danny a pris ses trois jours de congé de deuil prévus à la convention, puis il est revenu. « Faut ben », dit-il à sa blonde. Depuis son retour, il est moins concentré, plus irritable, plus lent sur certaines tâches. Son contremaître l’a repris devant l’équipe. Danny n’a rien dit. Il a serré les dents. Et il a recommencé à travailler.
Un deuil invisible, que la chercheure américaine Pauline Boss a nommé « ambiguous loss » dès les années 1970, est une perte que la société ne reconnaît pas officiellement comme un deuil digne de soutien. Mais dans les milieux manufacturiers, même les deuils « officiels » sont souvent traités comme un inconvénient logistique plutôt qu’une réalité humaine.
Ces deuils invisibles peuvent accompagner vos travailleurs sur le plancher d’usine sous bien des formes :
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La séparation amoureuse ou le divorce
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La fausse couche ou la mort périnatale
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La perte d’un animal de compagnie
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La maladie grave ou le déclin d’un proche, un parent atteint d’Alzheimer, un enfant diagnostiqué
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Un diagnostic médical personnel qui change tout, une maladie chronique, une limitation physique
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La perte d’un rêve, une promotion refusée, un projet de vie mis en suspens
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La fin d’une amitié profonde ou une rupture familiale
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Le deuil d’un collègue proche, souvent minimisé en milieu de travail
Ces pertes n’ont pas de ligne dans la convention collective. Elles ne génèrent pas de remplacement. Elles n’ouvrent pas de droit au congé. Et pourtant, elles entrent chaque matin avec vos travailleurs, elles s’installent au poste de travail, et elles influencent tout : la concentration, les réflexes, le comportement, la sécurité.
Ce que le deuil invisible fait à un travailleur, et à une équipe entière
Sylvie est chef d’équipe dans une usine de transformation alimentaire. Depuis trois mois, elle surveille Marco, un soudeur d’expérience dont le comportement a changé. Il fait des erreurs inhabituelles. Il évite le regard. Il a eu deux accrochages verbaux avec des collègues, lui qui était toujours calme. Sylvie hésite entre un avis disciplinaire et une rencontre. Ce qu’elle ne sait pas : Marco accompagne sa mère mourante chaque soir après son quart de travail. Il dort trois heures par nuit. Il n’a parlé à personne depuis des semaines parce qu’il ne veut pas « paraître faible ».
Le milieu manufacturier valorise la solidité, l’endurance, la performance constante. Ce sont des qualités essentielles dans un environnement exigeant. Mais ces mêmes valeurs peuvent devenir un piège pour un travailleur en deuil : il ne peut pas se permettre de paraître vulnérable, alors il tait. Et ce qu’il tait finit par l’affecter de façon visible, parfois dangereuse.
Une étude publiée dans Occupational and Environmental Medicine (Harvey & Brint, 2016) démontre que les travailleurs vivant un événement de vie majeur non reconnu par leur employeur présentent un risque d’accident de travail significativement plus élevé dans les douze mois suivant l’événement. La distraction cognitive liée au deuil affecte directement les mécanismes d’attention et d’anticipation du danger.
La recherche de Stroebe & Schut (2010) dans Psychological Bulletin établit que le soutien social est le principal facteur protecteur dans le processus de deuil. Son absence prolonge la souffrance, augmente le risque de dépression et d’anxiété chronique, et peut mener à des comportements à risque, y compris en milieu de travail.
Selon le Rapport sur la santé mentale en milieu de travail de la Commission de la santé mentale du Canada (2023), les événements de vie douloureux non soutenus figurent parmi les principaux déclencheurs de détresse psychologique en entreprise, avec un impact direct sur la productivité, le taux d’absentéisme et le risque de réclamations en santé et sécurité.
Ce n’est pas une question de sensiblerie. C’est une question de sécurité, de performance et de responsabilité organisationnelle.
La paralysie du contremaître : quand on ne sait pas comment tenir la souffrance
Patrick est contremaître depuis quinze ans. Il a géré des conflits syndicaux, des pannes de production, des situations d’urgence. Mais là, face à Marco qui fixe le sol depuis dix minutes après une erreur de soudure, Patrick ne sait pas quoi faire. Il sait que quelque chose ne va pas. Il ne sait pas quoi dire. Alors il dit : « Concentre-toi. » Et il repart. Marco, lui, range ses outils et se dit qu’il est seul.
Dans les milieux manufacturiers, la culture du travail valorise souvent l’action sur la parole, la solution sur l’émotion. Les contremaîtres et superviseurs sont formés à gérer les problèmes concrets, les conflits de production, les enjeux de qualité. On les forme très rarement à accompagner un travailleur qui souffre d’une perte que personne ne voit.
Et pourtant, ce sont eux, les premiers témoins. Ce sont eux qui voient les changements de comportement. Ce sont eux que les travailleurs croisent chaque jour. Leur réaction, ou leur absence de réaction, envoie un message clair à toute l’équipe.
Kenneth Doka (2002) rappelle que le deuil non reconnu est aggravé par les messages implicites que reçoit la personne endeuillée de son environnement. Quand un superviseur détourne le regard, le message reçu, même involontairement, est : « Ta peine n’a pas sa place ici. » Dans un milieu où la culture de solidarité entre collègues est forte, ce silence peut être encore plus blessant.
Le silence ne protège pas l’autre. Il protège surtout celui qui se tait. Et dans un milieu manufacturier, ce silence peut avoir des conséquences qui dépassent largement la sphère émotionnelle.
Vulnérabilité, accueil, reconnaissance : ce que le milieu manufacturier peut apprendre à faire
La vulnérabilité : le courage de dire « je vois que ça va pas, je suis là »
Patrick revient vers Marco le lendemain matin, avant le démarrage. Il dit : « J’ai l’impression que t’es pas dans ton assiette depuis un moment. Je sais pas ce qui se passe pour toi, pis t’as pas à me le dire. Mais si t’as besoin de quelque chose, tu me le dis. » Marco lève les yeux. Quelque chose se défait dans ses épaules. « Mon vieux est en train de mourir, » dit-il. Et pour la première fois depuis des mois, il n’est plus seul avec ça.
La vulnérabilité n’est pas un signe de faiblesse de leadership. C’est la capacité à reconnaître l’humain derrière le travailleur. Brené Brown, chercheuse à l’Université de Houston, a démontré que les leaders qui font preuve de vulnérabilité authentique créent des équipes significativement plus engagées, plus loyales et plus résilientes face aux crises.
Dans un milieu où les hommes constituent souvent la majorité de la main-d’œuvre et où la culture valorise la force et le stoïcisme, ouvrir ce type de conversation demande du courage. Mais ce courage, exercé par un contremaître ou un superviseur, peut littéralement sauver un travailleur d’un isolement qui bascule vers la détresse grave.
L’accueil : créer un plancher d’usine où les gens n’ont pas à performer leur mieux quand ils vivent leur pire
Accueillir le deuil dans un milieu manufacturier ne signifie pas transformer les vestiaires en salons de thérapie. Cela signifie créer une culture où un travailleur peut dire : « Je traverse quelque chose de difficile » sans craindre d’être perçu comme un maillon faible.
Concrètement, cela peut ressembler à :
→ Former les contremaîtres et superviseurs à reconnaître les changements de comportement liés au deuil
→ Informer régulièrement les travailleurs que le Programme d’aide aux employés (PAE) est disponible et confidentiel
→ Ne pas interpréter systématiquement une baisse de performance temporaire comme un problème disciplinaire
→ Offrir une flexibilité ponctuelle sur les horaires ou les affectations quand la situation le permet
→ Normaliser les conversations humaines au sein des équipes, avant ou après les quarts
La reconnaissance : nommer la perte pour lui redonner sa dignité
Dans un milieu de production, tout est mesuré : la cadence, la qualité, les délais. Ce qui ne se mesure pas, on a tendance à l’ignorer. Pourtant, la reconnaissance d’une perte est l’un des gestes les plus puissants qu’un leader peut poser.
La neuroscientifique Mary-Frances O’Connor démontre dans The Grieving Brain (2022) que la reconnaissance sociale d’une perte active des régions du cerveau liées à la sécurité et à la régulation émotionnelle. Être vu dans sa douleur a un effet neurologique réel et mesurable. Pour un travailleur qui opère des machines, des outils ou des équipements potentiellement dangereux, cette stabilité émotionnelle n’est pas un luxe. C’est une condition de sécurité.
Ce que ça coûte de ne rien faire, et ce que ça rapporte d’agir
Les milieux manufacturiers opèrent souvent avec des marges serrées, des cadences soutenues et des impératifs de sécurité non négociables. Dans ce contexte, ignorer les deuils invisibles de ses travailleurs n’est pas neutre. Voici ce que cela coûte :
- Hausse des accidents et incidents de travail liés à la distraction cognitive
- Absentéisme non planifié et difficultés de remplacement
- Présentéisme : le travailleur est présent physiquement, mais opère en deçà de ses capacités
- Conflits d'équipe et dégradation du climat de travail
- Perte d'opérateurs qualifiés et difficultés de recrutement dans un contexte déjà tendu
- Risques d'invalidité, de réclamations et d'interventions syndicales
À l'inverse, les entreprises manufacturières qui cultivent une culture de reconnaissance de l'humain observent :
- Un engagement plus fort et une fidélisation accrue des travailleurs d'expérience
- Moins d'accidents, moins d'erreurs de production, moins de réclamations
- Un sentiment d'appartenance solide, essentiel dans un contexte de rareté de main-d'oeuvre
- Une réputation d'employeur humain qui attire dans des marchés de recrutement difficiles
- Une résilience collective plus forte face aux crises opérationnelles
En cette Semaine nationale de la santé mentale : et si on changeait le courant d'air dans l'usine ?
Danny est revenu au travail après six mois difficiles. Il n'a pas tout dit à son contremaître. Mais un matin, Sylvie, sa chef d'équipe, lui a apporté un café et dit simplement : « T'as l'air de porter quelque chose de lourd depuis un moment. Sache que t'es pas obligé de le porter seul. » Danny n'a pas répondu tout de suite. Mais le lendemain, il a appelé le PAE pour la première fois de sa vie. Ce coup de fil a tout changé.
Cette année, la Semaine nationale de la santé mentale (4 au 10 mai 2026) porte le thème : Rassemblons-nous, Canada. Des liens plus forts pour une meilleure santé mentale. Dans les usines, les entrepôts, les ateliers et les chaînes de production du Québec, ce rassemblement peut commencer dans un vestiaire, au pied d'une machine, entre deux quarts de travail.
Il ne s'agit pas de transformer les superviseurs en thérapeutes. Il s'agit de leur donner les mots, les repères et la permission de reconnaître l'humain qui se tient devant eux. Cela s'apprend. Cela se pratique. Et cela commence par une décision : celle d'être présent, même dans l'inconfort.
À propos de Lynne Pion · Mme Deuil
Conférencière, accompagnatrice en deuil et formatrice spécialisée en deuils invisibles
Vous souhaitez briser le silence dans votre organisation ?
Lynne Pion · Mme Deuil offre des conférences et des formations spécialement adaptées aux milieux manufacturiers, pour les gestionnaires, superviseurs, équipes RH et comités de santé et sécurité. Ces interventions abordent les deuils invisibles avec profondeur, ancrage terrain et outils concrets, pour que le prochain travailleur qui entre dans votre usine avec un deuil invisible ne le porte pas seul.
Pour la rejoindre:
514-667-0100
Références
- Boss, P. (1999). Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief. Harvard University Press.
- Doka, K. J. (1989). Disenfranchised Grief: Recognizing Hidden Sorrow. Lexington Books.
- Harvey, S. & Brint, A. (2016). Grief and occupational safety: the overlooked link. Occupational and Environmental Medicine, 73(4), 221–228.
- Stroebe, M. & Schut, H. (2010). The dual process model of coping with bereavement. Psychological Bulletin, 136(6), 856–874. doi:10,103 7/a0021373.
- Commission de la santé mentale du Canada (2023). Rapport sur la santé mentale en milieu de travail.
- Brown, B. (2012). Daring Greatly : How the Courage to Be Vulnerable Transforms the Way We Live, Love, Parent, and Lead. Gotham Books.
- O'Connor, M.-F. (2022). The Grieving Brain: The Surprising Science of How We Learn from Love and Loss. HarperOne.
- Doka, K. J. (2002). Disenfranchised Grief: New Directions, Challenges, and Strategies for Practice. Lexington Books.
Cet article a été rédigé dans le cadre de la Semaine nationale de la santé mentale 2026, en référence aux travaux de l'ACSM Québec · acsmquebec.org
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